L'innovation au service du développement durable

L'innovation au service

d'un développement durable

réalité ou fiction?

 

photo   :Photo :  Université Montpellier 2 

Sauf à tenir la croissance zéro comme autre chose qu'une utopie aux conséquences désastreuses et penser qu'avoir des millions de chômeurs c'est jouable, il faut bien s'en tenir à la définition du développement durable proposée en 1987 par le Rapport Brundtland : "un développement qui répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs."

 

Dans une économie de marché mondialisée, innover, c'est gagner un avantage concurrentiel dans une problématique qui est de croître ou mourir. Innover au service du développement durable, c'est faire de la croissance verte, c'est à dire la même chose, mais en évitant, d'une part, de "pourrir" la planète et la rendre invivable et, d'autre part, en mettant l'homme au centre.

 

Nous nous sommes attachés à explorer le sujet, sans prétendre à l'exhaustivité, pour tirer quelques pistes exemplaires ou emblématiques et comprendre les mécanismes à l’œuvre dans l'espoir d'en tirer des leçons à la fois de savoir faire et aussi d’optimisme.

1– L’innovation au service de l'environnement : éco technologie et économie de fonctionnalité.

 

L'innovation technologique :

 

Les innovations dites éco technologiques sont en forte croissance  et représentent, pour l’année 2009, 37% des 5000 brevets déposés à l’Institut National de la Propriété Industrielle (INPI). Ces brevets sont essentiellement liés aux énergies renouvelables, à la maîtrise de la consommation dans le bâtiment et les transports et à la dépollution eau, sol, air... 

Les innovations technologiques bénéficient donc de plus en plus à l'environnement.

 

La Nature : « 3 milliards d’années de recherche et développement » :

Une des sources d’inspiration les plus fécondes de ces nouvelles éco technologies est le bio mimétisme, en suivant les "Principes du vivant"  lesquels consistent en :

 

"utiliser les déchets comme ressources, diversifier et coopérer, optimiser plutôt que maximiser, utiliser efficacement l’énergie, utiliser les matériaux avec parcimonie, acheter local, ne pas souiller son nid, ne pas épuiser ses ressources, se nourrir d’informations, etc.”, Janine Benyus in "Innovation inspired by nature", 1997.

 

Ces innovations peuvent porter sur des matériaux, des procédés, des structures .

 Exemple : 

 

"l’Eastgate Building construit en 1996 par l’architecte américain Mike Pearce à Harare au Zimbabwe : cette construction imposante abrite 31 000 m2 de bureaux et de commerces et réalise grâce à son architecture inspirée des termites jusqu’à 90 % d’économie d’énergie par rapport à un immeuble similaire équipé de climatiseurs électriques. (...) La température à l’intérieur de l’immeuble est constamment de 25°C. Plusieurs bâtiments réalisés selon le même modèle ont vu le jour, comme le Queen’s Building de l’université de Leicester ou le centre des impôts de Nottingham." Extrait de "Un exemple d'architecture inspiré destermites", Maximilien Quivrin in-Opie Insectes 33 n°149 - 2008.

 

De tels exemples abondent et peuvent se retrouver sur des sites comme :

http://www.inra.fr/opie-insectes/pdf/i149-quivrin.pdf

http://www.inspire-institut.org/

http://www.biomimicryeuropa.org/

 

Aller les découvrir est un peu comme tourner les pages des contes de fée de notre enfance, frotter la lampe d'Aladin.

 

L'innovation de fonctionnalité et l'éco industrie: 

 

Dans ce cadre, quatre grands principes peuvent se mettre en œuvre dans une approche systémique aussi bien entre plusieurs acteurs économiques qu'au sein d'une même entreprise, à savoir :

  • Valoriser systématiquement les déchets ou économie circulaire : en leur réattribuant une valeur économique, il devient plus intéressant de les valoriser, à l’image des écosystèmes naturels à l’intérieur desquels les déchets des uns deviennent les ressources des autres.
  • Minimiser les pertes par dissipation des produits tout au long de leurs cycles de vie (pesticides, solvants, etc.).
  • Décarboniser l'énergie qui, depuis un siècle et demi, est principalement obtenue à partir d'hydrocarbures d'origine fossile (charbon, pétrole, gaz), responsables de nombreux problèmes tels que l’augmentation de l'effet de serre, les marées noires, etc.
  • Dématérialiser l'économie par la minimisation des flux totaux de matière tout en assurant des services au moins équivalents.

 

2 – L’innovation au service des hommes :

 

L’économie solidaire ou social business, par la limitation des écarts de salaires, le partage et la diffusion de l’innovation, la mutualisation des bonnes pratiques..., vise le bien commun, l’amélioration de la vie, les solutions aux problèmes d’emploi. Or, ces objectifs peuvent s'appliquer, même si secondairement, aux entreprises capitalistes engagées dans une démarche de RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises). La différence entre les deux tient essentiellement à la réutilisation des profits:

-  Les bénéfices ou surplus sont exclusivement réinvestis dans de nouvelles activités et les écarts de salaires sont limités, dans le premier cas,

- Les bénéfices sont des profits distribués aux actionnaires et tendent à être maximisés dans le second.

 

Jean-Marc Borello, explicite ainsi l'engagement de son groupe SOS :" Il s’agit de démontrer que l’économie sociale est en mesure de rivaliser avec le secteur capitaliste sur le plan de la performance économique et fait mieux en terme de responsabilité sociale.(...) Notre modèle économique, exclut tout versement de dividendes à des personnes physiques"... Pour écouter son témoignage :

http://rencontresdebabyloan.solidairesdumonde.org/ 

 

Planète Sésame 92, SARL dirigée par Mélanie Cataldo, offre un bel exemple de petite entreprise innovante en sans avoir pour cela un statut spécifique d'entreprise d'économie social et solidaire. Ses engagements :

- "Renforcer l'égalité des chances et la cohésion sociale, dans une démarche d'insertion sociale et professionnelle de personnes de cultures différentes.

- Lutter contre les discriminations en valorisant la diversité culturelle et le savoir faire des personnes concernées"

Son activité : vendre des plats à emporter "cuisines du monde", à bord d'un camion dans des "zones d'activités". Ces plats sont confectionnés à partir de produits bio et équitables par du personnel de différentes communautés dans des zones dites "sensibles".

http://www.planetesesame92.com/  

http://www.dailymotion.com/video/xb4cex_témoignage-de-mélanie-fondatrice-de_news

 

Que l'entrée se fasse par le social ou par l'économique, on retrouvera à l'oeuvre une organisation systémique de pratiques '"éthiques" telles que : le commerce équitable, la pérennité des produits et des services, l'appui sur un réseau de partenaires "alliés", l'insertion par l'économie, une politique ressources humaines "humaine", le partage et la diffusion de l’innovation, la mutualisation des bonnes pratiques...

 

Ces pratiques peuvent être mises en place au travers de fondations :

 

Quand Franck Riboud crée Gramen Danone Food limited et sa micro usine de yoghourt, il fait plus qu'inventer un nouveau yoghourt, il vise à " faire reculer la pauvreté et la malnutrition, dans les pays les plus touchés, par la création d’entreprises pérennes et tournées vers des objectifs sociaux."

 http://www.danonecommunities.com/fr/danonecommunities

 

et/ou au sein même de l'entreprise :

 

Les innovations qui ponctuent l’histoire de Nature et Découverte sont autant d'obligations et de challenges volontaires de la part de François Lemarchand : 1er partenariat avec WWF,  publication du 1er rapport environnemental, création d'un club de balades de découverte de la nature, création d'un poste de comptable carbone, création d'une école de formation pour le personnel, création de 2 fondations alimentées par un "impôt volontaire", 1ère certification ISO 14001 pour un commerce de détail, création d'un rendez-vous annuel de confrontation d'expériences : "l'Unversité de la Terre".

http://www.natureetdecouvertes.com/pourquoi-nous-sommes-differents/une-entreprise- du-commerce-de-demain 

http://www.fondation-natureetdecouvertes.com/edito-francois-lemarchand

http://www.cf-fondations.fr/annuaire-du-cff/1516, pour retrouver les activités de la Fondation Lemarchand qui oeuvre dans la plus grande discrétion.

 

La pratique de la RSO et de la RSE, Responsabilité Sociale ou Sociétale des organisations et des entreprises est avant tout liée à la volonté de ses dirigeants, à leur système de valeurs  et à leur forte détermination.

 

Les contraintes législatives, incitations fiscales, nouvelles normes ou l'envie de gagner la sympathie du consommateur, sont des contraintes ou des incitations qui peuvent et doivent entrainer de plus en plus d'entreprises dans ce cercle vertueux, tandis que les contrôles officiels ou de groupes de consommateurs rendent la pratique du Green Washing de plus en plus aléatoire avec un fort risque d'effet boomerang.

http://www.geo.fr/environnement/actualite-durable/le-greenwashing-sous-haute-surveillance-26219

 

Ainsi le dernier prix Pinnochio, décerné à EDF :

 

"Dans son rapport "Développement durable 2008", EDF affirme que les « énergéticiens sont confrontés à la nécessité de changer de modèle » pour répondre aux défis environnementaux, sociaux et économiques à venir. Mais on y lit aussi que le budget effectivement consacré par EDF à la recherche et au développement (R&D) des énergies renouvelables s'élevait en 2008 à 8,9 millions d'euros, alors que le budget R&D total d'EDF la même année s'élevait à 421 millions d'euros. La part consacrée aux énergies renouvelables, modèle énergétique de demain, représente donc 2,1% du total. Enfin, selon le magazine Terra Eco, la campagne de publicité d'EDF « Changer d'énergie ensemble » a coûté au total 10 millions d'euros pour sa conception et sa diffusion..."

http://www.prix-pinocchio.org/nomines.php#

 

3 – Le financement de l'innovation et l'innovation du financement :

 

Il existe toute une série de fonds et d'organismes pour financer l'innovation. Pour commencer à tirer le fil et dérouler la pelote, on peut se rendre sur le site d'un organisme public dont c'est la mission :

http://www.oseo.fr/notre_mission/notre_offre/innovation

 

On peut aussi assister à la conférence : "Innovation et Green Business : est-ce parti pour durer ?- En amorçage ou en développement, comment financer votre green attitude ?" donnée au dernier Salon des entrepreneurs à Paris et qui a largement alimenté notre réflexion.

http://www.salondesentrepreneurs.com/v2/video.php?id_video=51

 

Si la crise dite financière nous incite à consacrer un chapitre spécifique à ce thème c'est plutôt pour aborder la question : qu'est-ce qu'un financement durable, quels en sont les outils spécifiques ? 

 

Le microcrédit

 

La démarche la plus connue et exemplaire est sans aucun doute, aujourd'hui, celle de Mohamed Yunus, le "banquier des pauvres », apôtre du social business et prix Nobel de la paix. 

 

Confrontant sa formation d'économiste à une expérience volontaire de terrain :"en adoptant le point de vue du "vers de terre", c.à.d. regarder de près pour trouver des solutions concrètes en contournant les obstacles, il comprend qu'une grande partie des problèmes rencontrés par les paysans les plus pauvres tient à leurs difficultés d'accès à des capitaux. Il en vient à fonder la première institution de microcrédit, la Grameen Bank et fait des femmes des acteurs de terrain.

 

La stratégie de Mohamed Yunus est largement décrite et commentée :

"Stratégie pour un futur souhaitable"- Philippe Lukas - Dunod, 2008 

Pour aller à la source :

Mohamed Yunus : "Vers un nouveau capitalisme "- Lattes, 1997 et "Vers un monde sans pauvreté"- poche, 2007

http://www.youtube.com/watch?v=TPk2gRuIdj0(en anglais) 

 

Ce qui, dans sa démarche nous paraît le plus intéressant en terme d'innovation est que Mohamed Yunus a choisit de :

  • prêter et non donner :

 L'anthropologue Marcel Mauss notait dans son "Essai sur le don" - P.U.F., 2007, que le don pur, sans contrepartie n'existe pas comme forme d'organisation social. 

L'économiste Jean-Jacques Gabas dans un ouvrage paru en 1988, dénonçait déjà le piège de la gratuité qui empêche la valorisation dans le temps du processus de production et d'investissement par, entre, autre une concurrence déloyale et le fait qu'elle entraîne une croissance continue de l'aide. "L'aide contre le développement ?" Ed. Economica-Liberté sans frontières.

  • financer la production plutôt que la consommation, 
  • financer l'économie réelle et à des taux raisonnables :

La crise des subprimes a pour origine le financement à saturation de la consommation des ménages à faibles ressources par des prêts à taux variable. Cet endettement passe de  75% à 150%  des revenus en 10 ans. La suite du scenario est la titrisation des crédits et leur dissimulation dans des produits hyper sophistiqués supposés fiables....

 

Il est intéressant de noter le rôle majeur joué par les femmes. Sur elles s'appuient, le plus souvent, la transposition à nos quartiers défavorisés d'expériences innovantes qui ont fait leurs preuves dans le tiers monde telles que le microcrédit.

http://www.ifrap.org/Le-micro-credit-est-il-une-voie-d-avenir-pour-la-France,0552.html

http://www.adie.org/

 

La compensation carbone :

 

Au delà des polémiques qui s'attachent à cet instrument (voir le site de l'ADEME), l'évoquer nous fournit le prétexte à un exemple qui a tout pour surprendre et nous donner à penser qu'il n'y aurait pas de causes perdues et qu'il faut se méfier de nos a priori :

 

Hadj Khelil, fondateur de la société Bionoor société d’importation de produits bio d’Algérie, semble tombé dans la marmite de l"éthique" tout à fait par hasard. 

"De la city à la cité" : Trader en Angleterre, il quitte la "city" pour le Sahel et tenter de faire des profits dans le pétrole ou les matières premières. Il découvre à la fois que le "ticket d'entrée est trop élevé" pour lui et qu'il n'y a pas d'arbres dans le désert. Comme il le dit lui-même : " là, y'a du taf".  Il lui vient l'idée de créer des plantations qui seront des fermes pédagogiques. Il découvre "l'éthique" et la joie de bien dormir. En entrepreneur innovant il monte un système en chaîne performant dans le domaine commercial "bio", social avec un siège de sa sociétél en banlieue parisienne "sensible". Avec la complicité de ses anciens amis de la cité, il finance son projet avec la compensation carbone.

 

 

C.f. Son intervention au dernier salon des entrepreneurs dans la conférence "Innovation et green business, est-ce parti pour durer? déjà citée précédemment. :

http://www.salondesentrepreneurs.com/v2/liste_conferences.ph

 

Nous l'avons interrogé pour en savoir plus,  et il a eu ces mots :

 

" Je ne fais rien d'extraordinaire, je fais comme la nature, je fais pousser des arbres...Mon père faisait déjà cela, planter... Mais ce qui est le plus important dans tout ça, ce sont les enfants, tout ce qu'ils apprennent et la curiosité qu'ils développent, plus tard ce seront eux qui planterons les milliers d'arbres nécessaires..."

 

Qu'est-ce qui transforme un trader de la cité en entrepreneur éthiquement responsable et heureux sinon l'attachement à des valeurs?

 

 

 

 

Ainsi il nous a semblé avoir atteint notre but : tirer des leçons de savoir faire et d’optimisme. Cet optimisme nous allons maintenant en avoir bien besoin car nous n'avons pas répondu à des questions essentielles : 

  • Dans une économie mondialisée, dont on ne voit pas bien qui tient les leviers, que faire de la croissance de la consommation qui reste le corollaire de la croissance de la production? 
  • Comment aller assez vite et en assez grand nombre vers une consommation responsable dont l'impact sur les écosystèmes serait moins lourd?

 

Toujours plus de jeux vidéo, le dernier modèle de téléphone portable ou d'ordinateur alors que nous n'utilisons déjà pas les capacités entières du précédent, tandis que celui qui le fabrique sait que s'il n'en met pas tout de suite un nouveau sur le marché, il est mort : quel rempart avons nous contre la consommation-addiction? Contre les méfaits de la publicités sur les plus jeunes en particulier?

 

Nous sommes tenté de répondre, sans une quelconque nostalgie d'un supposé âge d'or : les valeurs culturelles, spirituelles et morales.

 

Le XXe siècle explique Luc Ferry, a été un siècle de déconstruction des valeurs de la haute culture (figuration en peinture, tonalité en musique...), de la morale religieuse et bourgeoise par la psychanalyse, des valeurs de la vie quotidienne avec la fin du monde paysan... 

Au mouvement des "bohèmes", au Surréalisme, à Mai 68, nous avons emprunté puis généralisé la contestation, le refus, le dénigrement au nom de la conquête de la liberté, l'absence de contraintes et du bonheur individuel.

Pour écouter la conférence de Luc Ferry

 

Comment ré enchanter le monde, par quel grand projet de civilisation qui nous inspire au lieu d'une obligation de produire et consommer aveugle qui nous aspire? Quelles valeurs prôner, enseigner à nos enfants? Quel discours tenir qui ne soit immédiatement tourné en dérision par nous-même avant de l'être par eux?

 

Le développement durable ouvre une fenêtre d'espoir mais c'est comme planter des arbres dans le Sahel :"y-a du taf" et cela pour chacun d'entre nous parents, citoyens, consommateurs, salariés, actionnaires parfois tout à la fois. Alors avons-nous d'autre choix qu'avec Albert Camus :"imaginer Sisyphe heureux"*? 

 

*Albert Camus, "Le Mythe de Sisyphe", Gallimard, Paris, 1942

 

 

 

Catherine Bollini et  Hélène Lemaire

catherinebollini@club-internet.fr,  hlconsult@wanadoo.fr